Le fleuve

 

 

 

L’eau du fleuve court sans cesse. Sa vitesse change selon les lieux, la largeur du fleuve, la pente, la profondeur, le relief du fond, les pluies, les humeurs du ciel. Mais en un point donné du fleuve, elle coule toujours pareille, dix ans avant, dix ans après. Rien n’a plus le pouvoir de dire le flux égal, l’éternité mouvante de la vie que le rythme régulier d’un fleuve quand, par hasard ou à dessein, on revient sur sa rive, au même endroit exactement. Rien n’a changé, parce que tout y change sans cesse depuis toujours, mais selon un cours prévu, des caprices entendus, et qu’on a l’assurance de retrouver, si l’on cherche bien, chacun à sa place, chacun dans son lit.

Ce dimanche matin, au bord de la Garonne, je me suis dit que rien n’avait changé. Tu m’avais emmenée là, il y a dix ans, tu m’avais dit que c’était le plus bel endroit du monde, celui où tu accepterais de mourir.

Ou peut-être que tu m’avais emmenée ailleurs, à un autre endroit de la rive, plus accessible. Peut-être que là, dans ce coin imparfait, tu m’avais parlé de cet autre coin parfait, le coin d’Erick, où tu rêvais de m’emmener un jour, et peut-être que ton rêve a pris pour moi la force d’une vision, et que je crois l’avoir déjà vu, alors que c’était un autre. Etais-je déjà allée au Bleu-Bleu, ou à travers tes mots seulement ? T’avais-je jamais aimé, toi, ou avais-je aimé le rêve continu que tu faisais de toi-même, un rêve que tu ne t’abandonnais à incarner que rarement, souvent avec douleur, et pour peu de temps ?

Voilà, j’y étais, dans ton paradis. Avec les autres, tes amis, Y., M., M., d’autres dont je n’ai pas su le nom, et aussi tes deux frères. L., qui te ressemble un peu. Et D., qui te ressemble si peu. Les amis étaient ensemble. Les deux frères, amicaux, mais un peu à l’écart.

Y. a proposé de commencer. On a tous pris par poignées des pétales de fleur dans les grands sacs en papier. Mais M. a dit que ça ne se faisait pas de ne pas boire un coup avant, que tu n’aurais pas trouvé ça bien. Alors on s’est tous rendus à cette raison. Y. est parti commander à boire au type qui tenait le lieu, et ton frère D. a dit que c’était lui qui offrait les boissons. Beaucoup de bière, un peu de jus de fruit.

Alors on a bu, et on a parlé, un peu. Je ne sais pas comment on a fait pour rester si longtemps ensemble en parlant sans rien dire vraiment, en tout cas pour ma part. Je parlais et je ne savais pas ce que je disais. Je pensais à toi. Je sentais qu’au fond, tu étais déjà là, dans le fleuve. Je sentais que tu l’étais déjà de ton vivant, et que tous assemblés pour ce dernier départ, nous ne faisions que te rendre visite, là où tu étais, et te dire qu’on t’avait repéré, et qu’on ne te lâcherait pas. Qu’on allait te rendre ce qui restait de toi, parce que ça ne nous appartenait pas, ça oui, mais que tu n’allais pas te barrer avec.

On a bu, on a fumé, on a parlé, on a attendu, cela a pris du temps. Et puis Y. a dit : on y va ? Alors on s’est tous levés. Il a mis de la musique. C’était ta voix, Wild Horses. Et puis c’était la chanson de Nina Simone pour laquelle tu étais venu un jour le consulter sur les paroles.  Tout ça, ta voix, Nina, tout racontait la même chose, c’était la même basse continue, tenue, légère, profonde, simple. Come by here good lord. I’m on trial good lord come by here. Somebody’s dying lord come by here. Somebody’s praying lord, come by here. Oh lord, please. Come by here.

On était contents, franchement, on était contents de faire ça, tous, c’était évident. Il y avait de la joie. Y. n’arrivait pas à ouvrir l’urne, elle était scellée. Il a dû attaquer les bords en métal avec une clé, le porte-clé teintait contre la céramique. Il y a quelqu’un qui a dit : « Merde, Erick, sors de là. » Et un autre qui a dit : « Tu nous auras fait chier jusqu’au bout. » Et c’était super drôle en fait, parce que c’est vrai que tu étais tellement chiant.  De l’amitié tendre ou de l’amour ardent se trouvaient réunis là, simples, transparents, comme je n’en ai jamais vu d’aussi tranquilles réunis autour d’un mort… autour de quelqu’un dont tout le monde racontait à quel point il pouvait être chiant. Et il y en avait, des anecdotes.

A la fin Y. a réussi à ouvrir le truc, et là, on était vraiment contents. On a jeté des poignées de fleurs, certains dans l’eau, d’autres haut dans le ciel, et elles retombaient en pluie sur le fleuve, pendant que Y. jetait au vent la poussière, qui coulait et s’envolait. Il avait un geste tout simple, sans angoisse, sans maladresse, un geste fort et droit, je ne sais pas comment il a fait ça, mais on aurait dit qu’il ouvrait la porte d’une cage et qu’il accompagnait d’un geste assuré l’envol d’un oiseau vers le ciel, un oisillon qu’il fallait bousculer un peu pour qu’il ose s’élancer. C’est comme ça que ça s’est passé.  C’était super bon de te lancer des fleurs, dans l’eau et la poussière, c’était bon de te retrouver, même comme ça. Et y a un gars aussi qui a versé un peu de bière dans le fleuve, et c’était une bonne idée, ça. C’était comme une consolation, comme si on te foutait la paix comme personne ne t’avait foutu la paix de ton vivant avec cet alcool qui te faisait vivre et nous emmerdait tous, qui te tuait et te dérobait à nous, mais qui te faisait vivre quand même, mystérieusement.

Un petit garçon s’est approché de moi. Il avait laissé son père, qui ne faisait pas partie de la troupe, à une table plus loin, et il était venu pour me demander pourquoi on jetait des fleurs. Je lui ai dit qu’on fêtait la mort d’un ami, je ne sais pas trop pourquoi ça m’est sorti comme ça, et il a pris des fleurs dans mes mains pour en jeter aussi.  Je n’invente rien Erick, c’était une fête.

Après, on est restés un long moment debout à regarder, à regarder quoi, à regarder droit devant. Lentement, les uns après les autres, on est retournés s’asseoir autour de la grande table, sur les parpaings de béton. On a écouté la musique.

Ça disait : he jumped so high, jumped so high, that he hardly touched down. Ça, ça m’a fait mal d’un coup, ça a soulevé et retourné quelque chose en moi, tous ces mots sur toi, ces mots chantés, Nina chantait, Y. chantonnait, la plupart se taisaient, les femmes pensaient, M. pleurait derrière ses lunettes noires tout en continuant de parler de toi, pleurer ne l’empêchait pas de parler ni parler de pleurer, exactement comme quand on chante. Toutes ces airs ensemble ont recomposé quelque chose de toi, qui est devenu brutalement présent à moi, sous la forme d’une reviviscence désinvolte, innocente et accablante, de mon désir, un genre de mémoire du corps, le souvenir charnel de t’avoir aimé charnellement.

Je me suis mise à pleurer aussi, à cause du désir, à cause de cette vérité qu’on oublie toujours et qui revient te mordre le cœur quand tu es à nu : on ne cesse jamais d’aimer un homme ou une femme. C’est une chose sur laquelle on ne peut pas revenir, qu’on ne peut jamais déraciner de soi. On se sépare, on n’en peut plus, on repousse, on déteste même ou on le croit, on croit qu’on s’est éloigné, qu’on a oublié. Mais on ne s’est jamais éloigné que de soi-même, à cet endroit-là de soi qui s’est fait traverser par la pluie, le sel, la vie de l’autre, et si la vie nous force à y revenir, on s’y retrouve précisément le même, inchangé, amoureux, désirant, manquant de ce sel, de cette pluie, de cette vie qu’on a aimée pour ce qu’elle était et qu’aucune autre ne remplace. Je croyais t’avoir perdu il y a quelques années déjà. Je croyais, en venant te dire adieu, qu’il ne me restait plus grand chose à perdre. Mais j’apprenais que j’étais en train de te perdre, d’un coup, tout entier, à cet instant précis, à cet instant seulement. C’est ça qui faisait mal.

Et pourtant quelque chose de toi était là Erick. L’Erick éternel, celui qui de son vivant déjà se confondait aux herbes, aux feuillages, à l’eau, celui qui parvenait à s’aimer un peu quand il se fondait dans d’autres vies que la sienne, plus sereines, plus tendres. Celui qu’on ne peut pas perdre. Tu étais là, tu m’entendais pleurer, tu faisais ce que tu pouvais avec le vent pour m’envoyer des caresses, tu faisais ta musique dans les arbres, tu t’empressais avec patience, avec légèreté, sans trop parler, sans la moindre inquiétude, comme un vieux fait avec un enfant qu’il console, parce qu’il sait, à l’âge qu’il a et après tout ce qu’il a connu de la vie, que rien n’est grave, que rien ne dure. Moi j’avais mal et toi tu chantais dans les branches, dans Nina, dans tes amis tendres et sereins, dans ceux qui souffraient, dans ceux qui parlaient de toi, dans ceux qui parlaient d’autre chose, tu étais prodigue et tu me caressais le front de tes mains patientes, tes mains de pétales, tes baisers de vent, ton grand corps désormais mêlé au monde même. C’était presque toi.

Mais je préférais quand c’était toi. 

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2018 par Sarah HIrschmuller