Moi je n’écoutais qu’à moitié

La rage inquiète des mises en garde fraternelles

Je ne croyais pas qu’on puisse mourir autrement que par accident

Je ne croyais à rien qu’à l’accident

C’était

Ma religion officielle

Ainsi ma mère accidentée

Son père son frère et le cousin Winston

Ces nôtres innombrables sur qui pèsent le soupçon de folie

Longue chaîne d’accidents

Hasards malheureux malheur acharné

Mon propre frère

Un accident

Incompréhensible

Et moi-même je m’imaginais

L’objet d’un accident futur

Une overdose quelconque dans la douceur matinale d’une cour d’immeuble

Une subite envie de sauter du quatrième étage au lycée

Histoire d’éviter le contrôle de math

Histoire de rigoler un coup

Histoire de faire mentir une fois la loi familiale

Qui haïssait les hommes et les faisait mourir

Jeudi midi salle 120

Un piano entre nous plus besoin de parler

Je joue

Il me regarde jouer

C’est super

Je dis

J’ai un frère, tu sais, il joue mieux que moi

Je n’ai pas très envie de le connaître

Parce que vous vous ressemblez alors fatalement

Il me fait peur

A moi aussi mais c’est mon frère

Si tu le connaissais

Je n’ai pas très envie de le connaître

Tu tomberais amoureux de lui

C’est sûr

Enfin il me sourit d’un vrai sourire charnel

Erotique

Il répète

C’est sûr

Tu me quitterais

Je te quitterais ?

Oh oui

On n’a jamais été ensemble

On est ensemble

Ah je ne savais pas

Tu sais très bien

Etre ensemble ce n’est pas ça

C’est quoi

Quelque chose en plus

Quoi

Se toucher

Je souris gênée inapte inepte

Je ne réponds pas

Je touche quant à moi le piano

De plus belle

 

 

On raconte qu’à ma naissance mon frère

Se cachait sous les meubles du salon

Dans les placards

Dans les toilettes

Il se cachait pendant qu’autour de moi la fête

On raconte que plus tard il m’a tordu le bras

Alors mon père l’a frappé

Juste retour des choses

J’avais peut-être un an il en avait cinq

Tu frappes je te frappe

Mon fils de cinq ans

Je ne comprends pas qu’on puisse frapper

Une si petite fille

Je te frappe d’incompréhension

Toi qui ne comprends pas non plus

Ce que tu as fait

Et personne pour te l’expliquer

 

 

En sortant du collège

Alors qu’il était monté dans le bus

Mon frère a vu dehors une fille qui poursuivait un garçon en pleurant

Elle s’accrochait à lui se jetait à son cou

Et il la repoussait au point qu’elle tombe par terre

A un moment

Dit mon frère

Le garçon a pris la tête de la fille par les cheveux

Une main de chaque côté de la tête

Et il lui a donné plusieurs coups de genoux

En plein visage

En l’empêchant de bouger la tête avec ses deux mains

Et mon frère son coeur explosait de douleur

Dans une autre version

A la fin de l’histoire

Il sortait du bus très calmement

Il s’approchait du type

Lui donnait un fabuleux coup de poing en pleine gueule

Et le type s’effondrait dans une mare de sang.

Il remontait dans le bus sans un regard

Pour la fille épouvantée par tant de justice cruelle

Admiré

Haï

Consolé

 

 

Maman

Explique-nous pour de vrai

Parler ça fait du mal

Faisons du mal

Parlons

Je ne vous comprends pas

Ma mère intimidée ses deux enfants en face

Ses deux enfants de face leurs quatre yeux grand ouverts

Ils en savent plus long que moi

Oui

C’était vrai

Venus au monde pleins d’un savoir solitaire

Leur regard ouvert sur des plaines de menace

Leur vérité vivante ils hurlaient en silence

Un cri qu’elle ne comprenait pas

Mes enfants

Taisez-vous

Ne me tourmentez pas

Leurs deux bouches jumelles embrassées dans le cri

Vous n’avez pas honte

Oh nous avions honte

Tais-toi mais tais-toi mais tais-toi mais tais-toi

Nous avons honte

Mais nous crions tout de même

Et aujourd’hui encore

Et pour toujours

Sa solitude murée

Vivante emmurée

Seule avec elle-même pour seul témoin d’elle-même

Parée d’or

D’argent

De pierreries

Sa bague de fiançaille

Son éternel diamant d’épouse

Et les strass trop brillants offerts par ses enfants

Vive éteinte sous la froide masse de pierre

Comme on le faisait autrefois dit-on

Des princesses adultères

Des possédées du démon

De celles qu’on ne pouvait

Ni tuer

Ni laisser vivre

Princesses

Pleurées d’elles-mêmes

Habitées de larmes

Tremblant de toute leur chair noyée

Leur heure trop proche

Suppliant

Pour vivre encore un peu

Encore un peu de temps

Songeant à leur jeunesse

Songeant à leur désir

Songeant à leurs enfants

 

 

Ainsi l’on peut

Des années durant

Faire de son lit sa tombe

Faire de sa vie sa tombe

Et que le monde applaudisse

En disant tout va bien

Et bonjour et bonsoir

Par-dessus la clôture du jardin

Morts saluant des morts et vivants enterrés

Vifs enterrés

Pour que leur bouche se taise

Et que n’en sorte

L’infâme jet de terre

Dont ma mère vivante était

Epouvantée

 

 

Un jour

Je rentre dans la maison par la grande porte fenêtre de la cuisine

Il y a mon frère

Il dit des choses incompréhensibles

Mon père et mon oncle l’engueulent

Ils lui disent de finir son assiette

Mon frère se durcit et devient méchant

Le père et l’oncle moqueurs et prêts à frapper

Je dis

Laissez-le tranquille

Il est triste

Il a des raisons

Aussitôt mon frère fond en larmes puériles, violentes

Je l’entoure de mes bras

C’est maman, ça ne va pas, hein ?

On essaie de me cacher

Mais je vois

Ca va très mal

Et ça va aller encore plus mal

Je sais

Avec les médicaments qu’elle prend

Si elle avait un enfant maintenant

Ce serait très mal

Mais non

C’est impossible

On lui a tout enlevé

Tu sais

Elle ne peut pas avoir d’enfant ?

Non

C’est fini tout ça

Il prend acte

Il médite

Et voilà qu’étrangement

Mon frère se console dans la chaude lumière d’avant le soir

Mais cette histoire, je crois que c’est un rêve

Que j’ai inventé une nuit

Récemment

Mon enfant endormi dans mes bras

Je me suis réveillée

J’ai allumé la lumière

Je l’ai regardé

Sa forme est entrée en moi

J’ai su qu’il vivait

Qu’il vivait

Qu’il vivait

Qu’il vivait enfin

Qu’il vivait

 

J’ai éteint la lumière

J’ai refermé les yeux

Elle avait un pull vert que je croyais reconnaître

Je me trompais

Je mentais

Ou j’inventais

Ce vert-là, je ne l’avais jamais vu

Et la nostalgie puissante qui me venait en le voyant

Une fiction

C’était ma mère néanmoins. Je la prenais par la taille

Avec un peu de forfanterie inavouée

A l’adresse d’un groupe d’hommes qui se trouvait là

Comme si

Je voulais leur démontrer mon autorité première sur cette femme

Et qu’ils restent entre eux, inquiets, instables

Pauvres hommes entre eux avec leur foutu

Leur indésirable désir d’hommes

Je lui disais

C’est dommage que tu ne reviennes pas plus souvent

Franchement

C’est difficile de continuer à être ensemble sans se voir

Elle était ce qu’elle est

Morte revenue me voir

Comme parfois

Rarement

Nous marchions au soleil

Je la tenais contre moi

Elle prenait l’air dégagé

Egaré

De celle qui n’a pas entendu

Et moi

De son air

Je riais

 

 

Une nuit bien plus tard

Bien, bien loin du lycée

Dans la chambre noire

Au mur encadrée une rose noyée vive

Dans un verre épais

Sur le lit des draps repassés

Blancs

Une couverture blanche

Des oreillers blancs

Blanc de ce blanc de ceux qui savent y faire

Avec la propreté

Sa mère dort en bas

Nous veillons

Je me dis : elle doit croire que je suis son amante

Et alors, c’est faux ?

Je m’étonne, je suis bien son amante

Ainsi allongée près de lui dans la maison parentale

Je ne m’en étais pas rendu compte

Je pense à mon amant véritable

L’homme au T-shirt chauffé par le soleil

Je pense à lui

Mon amant

Que je trompe

Et je me tais

Femme fais un miracle et touche ma vie

Tu ne veux même pas que je te touche qu’est-ce que tu veux

Fais un miracle

Quel genre de miracle

Je ne suis pas spécialiste

Touche-moi

Tu ne veux pas

Je ne veux que ça

Tiens

Laisse ta main là

Tu n’en as même pas envie

J’en ai mortellement envie

Tu ne sais pas ce que c’est d’avoir envie

Je veux savoir

On n’apprend pas comme ça

Apprends-moi

Ca me gêne ta mère en bas

Elle ça ne la gêne pas

Il n’y a pas moyen d’apprendre il faut

Etre prêt à prendre un risque terrible il faut

Etre prêt à faire un enfant

Cela ne s’apprend pas c’est une décision

Alors le désir vient

Dans le risque

Mais pas sans lui

Enfin j’en rajoute un peu

Ne rajoute pas dis la vérité

Ca me gêne ta mère en bas

Ca ne la gêne pas elle adore ça

Que tu ne fasses pas d’enfant ?

Tu es méchante

Ton frère non plus ne peut pas

C’est sa femme

Non, c’est lui

C’est une question de gènes

C’est une question d’endroit

Il habite trop près

Vous habitez tous trop près

Les enfants ça se fait ailleurs

Loin

Je me sens loin

Tu n’es loin que de moi

Personne ne t’aimera jamais mieux que moi

 

Si

 

Son visage se ferme

Lui allongé sur le dos moi penchée sur son visage qui se ferme

Comment peux-tu le savoir ?

C’est déjà fait.

Et son visage se ferme

 

Qui ?

 

Je dis son nom.

 

Il récite

Amer

Amoureux

- Sur qui pleurez-vous donc

que me sentant venir

vos yeux se ferment comme sur un souvenir ?

- Celui qui vous ressemble

et dont j’attends qu’il meure

pour ne pas lui survivre.

Allez votre chemin.

 

Il me regarde

Je n’ai jamais dit ça, de personne, mais de toi je le dis :

Je voudrais un enfant

 

Je dis

Rigole pas avec ça

Je sais ce que je dis

Non tu ne sais pas

Je voudrais

Ne répète pas

Ne me tente pas

Avec toi non

Je n’ai pas le droit

 

Ton crime

Maman

Mon heure

Qui ne vient pas

Nuit après nuit

Mon crime

Cette heure

Qui ne vient pas

Maman

Qu’il disparaisse

Ou toi

Ou moi

Voilà

Notre crime rêvé à tous

Un problème logique

Un doute

Je compte

Un

Deux

Trois

Qui restera-t-il alors

Pour rêver

Pour compter

Nos chiffres criminels

J’ai honte

J’ai si peur

De me tromper

Je crains de me tromper

Je crois que je me trompe

Nuit après nuit

Criminellement

 

Moi et mon frère assis

De part et d’autre de l’écrasante table de marbre

Dont la démesure et le prix honore, aux yeux de mon père

Son arrière-boutique depuis rebaptisée « le labo »

Entre nous des bocaux ouverts

Du sucre, des épices

Des bouquets de menthes qui pourrissent

Des gâteaux dévorés sans reconnaissance

Par nous, enfants ingrats et douloureux

Pour notre père ingrat et douloureux

Qui s’est endormi dans un coin

Presque assis

La tête comiquement inclinée vers l’avant

Comme un enfant puni

Dans les hurlements de la télévision

Mon frère et moi face à face

Entre nous nos jeux tus

Ma colère ensevelie

Ma peur déniée

Sa honte

Des siècles de silence

Notre mère morte

 

Il reprend la parole

Je ne comprends pas que ça ce soit passé comme ça

Moi non plus

C’est tellement dommage

Une telle galère

Tu as mal ? Je sens bien

Ca c’est pourtant passé comme ça

Ne pleure pas je t’en prie

J’aime beaucoup ce gris que tu portes

Deux, c’est un de trop

Ce gris que tu as

T'as vu il est beau ce T-shirt pour un T-shirt. J'en ai acheté cinq les mêmes

C’est un gris consolant

Il te plaît, hein, je le savais

C’est la nuit qui vient

J’adore ma petite soeur

C’est comme un combat de cerveau à cerveau entre nous

C’est comme ça

Je sais que tu sais et tu sais que je sais et nous savons que nous savons

Tu devrais pas partir.Moi je dois rester ici

Personne ne te demande de partir

Ils me retrouveront comment si je bouge 

Qui

Mes parents

Ce sont aussi mes parents je te signale

Tu fais ce que tu veux

Je veux aller vivre loin

On vit très bien ici

Pas question

Je veux dire tu pourrais venir vivre ici

Tu pourrais acheter la grande maison près de la gare et on s’y met tous

C’est ça

Mais avec lui idiote, avec lui aussi

Même comme ça

Tu es fou ou quoi

Tu fais ce que tu veux moi je vous emmerde tous et je bouge pas d’ici

J’attends Maman

 

 

Dans mon ventre mon enfant bouge

 

De toute façon, moi, j’ai refusé ce monde parce que j’aimais trop le sexe

Alors on m’a foutu dehors.

 

Je ris longtemps

Il prend un air modeste

 

Tu sais les deux mots que je préfère

Que je place par-dessus tout au monde ?

Non

Equanimité

Et l’autre ?

Equanimité, c’est le même

Egalité d’âme

Egalité des âmes

Egalité de nos âmes

Egalité de ton âme à elle-même

Egalité de mon âme à elle-même

Equanimité totale parfaite absolue

Bonne belle juste et vraie

E-le-le-le-le-lè

Moi je suis marié avec

Equanimité

Et si un jour on a une petite fille ensemble

Elle s’appellera

Equanimité

 

 

Hier mon père s’est acheté deux poissons rouges

Il les a mis dans un bocal plein d’eau

Ce qu’il voudrait

C’est un vrai aquarium

Avec des algues des mers du sud

Des poissons-chat qui sucent les vitres

Des poissons-néons un vrai tube digestif

Avec des nageoires

Dit mon père

Et des crabes muets dans le sable qui se terrent

Des homards pour manger

Des méduses pour la couleur

Des murènes pour la vérité

Et des poissons-combattants

Si beaux avec leurs nageoires de voile bleu

Qu’ils se jalousent entre eux

Et détestant leur race

Leur race uniquement

S’entretuent

Lentement

 

 

On m’a jetée

Dans un jeu retors

Où je suis à la fois

Et simultanément

L’accusée

La victime

Le témoin

Le juge

La cour qui punit

L’amante qui excuse

La peine

L’exécuteur

Le tabouret

La corde

Le baiser au condamné

La bouche

Le souffle

 

 

L’aube éternelle sur le toit de la prison

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2018 par Sarah HIrschmuller