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Juifs, musulmans, délires ou chimères : bientôt le temps des affranchis ?

Mis à jour : 1 juil. 2019

Mes chers amis,

L'actualité est si noire et si opaque qu'une mère n'y reconnaîtrait pas ses petits, un ami son ami, un croyant son dieu.

Je ne m'exprime jamais sur facebook. J'ai beaucoup de réserves vis-à-vis de cette scène publique virtuelle, tout comme vis-à-vis des médias en général, qui sont ses ancêtres naturels. Je crois avoir appris de la vie qu'une parole doit être adressée, précisément adressée, pour avoir une chance d'être bonne, utile, et responsable. Pour avoir une chance d'être un geste, une action portée par une intention. Au contraire, les paroles lancées à la cantonade sur la scène publique mesurent mal leur responsabilité, et leur violence, invisible à qui ne se soucie pas de les recevoir depuis tous les points de vue possibles.

Si l'on n'y prend garde, c'est la mise en scène de la séparation entre les communautés que nous appuyons, que nous soutenons ici, sans que personne ne l'ait voulu. C'est un effet collatéral de la parole émotionnelle libre et qui se lance à la cantonade : les communautés se resserrent, se réchauffent et se confortent entre elles, sous l'oeil inquiet, scrutateur, de plus en plus paranoïaque - et à bon droit - des autres communautés, lesquelles cherchent les signes d'une hostilité, les preuves d'un danger, et les trouvent bien sûr. Car on trouve de tout dans les mots et les images. Les mots et les images n'ont pas de limite. Je vous jure qu'ils nous font la guerre.

Le corps social vient de recevoir un coup, la plaie est encore ouverte. Si chacun se presse à son bord pour poser son diagnostic, tirer par ci ou par là, donner son conseil, prophétiser, crier son émotion... il y a peu de chance que la plaie ne cicatrise. Notre corps commun est malade. Il lui faut ce qui convient aux convalescents : de l'obscurité, du silence, du repos, des soins, de l'attention, de l'amour. Il a son immunité naturelle, ne compromettons pas son boulot. Prenons sur nous de ne pas exprimer nos besoins individuels, nos pensées. Ne nous réconcilions sur le dos d'aucun tiers. Et par "tiers", je n'entends pas seulement "les musulmans", destinataires seconds et en sous-main de l'acte terroriste, lequel est d’abord, peut-être, une stratégie politique au service d’un objectif de conquête, visant entre autre à isoler la communauté musulmane de ses concitoyens dans tous les pays d’Europe, la forçant à se positionner, à choisir son camp, en radicalisant les lignes de tension et de fracture, en jetant de l’huile sur le feu. Par « tiers », j'entends aussi "les Juifs", "les politiques", le "système", les « crypto-sionistes », les "français", l’ « école de la République », les "Européens", la "décadence" et que sais-je encore. Tous ces tiers, tous ces coupables sur lesquels on croit bon de taper quand tout fout le camp, qu’on le sent bien, et qu’on s’accroche à telle ou telle branche sans tout à fait se rendre compte qu’on est en train de scier le tronc.

Si je sors un instant de ma réserve ordinaire, c'est pour partager avec vous cette intuition qu'à la question "que faire", il y a une première réponse, simple, une réponse d'urgence : se calmer. Avant tout « faire ». Ne pas parler à tort et à travers, même pour dire des choses intéressantes, même pour dire des choses qui nous semblent justes, indiscutables. Contre toute apparence, ce n'est vraiment pas le moment de "s'indigner", comme dirait l'autre. Nos émotions, si compréhensibles soient-elles, des plus mesurées aux plus hystériques, font le jeu de l'intention terroriste, qui est de diviser pour régner, d'isoler une minorité pour la récupérer à son compte et dans ses forces vives. Je sais qu'il n'y paraît pas, mais pour moi, 99% des paroles lancées ici à la cantonade le font, ce fameux jeu ; même celles qui vous semblent animées des meilleures intentions. Même celles avec lesquelles vous vous sentez profondément en phase. Il est probable que ce avec quoi vous vous sentez en phase est précisément ce qui, en ce moment même, vous sépare de votre ami de la veille : telle est la loi, cruelle, de l’ambition terroriste. Elle sépare. Elle tranche dans le vif du complexe et le morcelle en autant de parts, et après, vogue la galère. Impossible de remonter le fil. Impossible de retrouver notre origine commune.  Et même le message le plus innocent, même l’appel le plus tendre à la fraternité entre juifs et les musulmans, par exemple, même lui creuse la plaie. Car quand on voit le signifiant "musulman" ou "juif" agité en tous sens mille fois par jour, on perd de vue qu'on donne un poids considérable à des chimères.

Oui, ce sont des chimères, des constructions humaines, des créations culturelles et non naturelles ni fatales, ces religions, ces identifications, ces croyances. Je le dis, et pourtant je me reconnais comme juive, et j'aime passionnément le judaïsme qui est de mon point de vue une aventure humaine et mystique extraordinaire dont j’espère bien donner le goût à mes enfants. Mais je ne perds pas de vue que c'est une chimère : une manière de dessiner, d'organiser, de mettre en oeuvre notre rêve d'un dieu possible, d'un amour possible, d'un état de grâce possible de notre être au monde. J’aime les chimères, je ne place aucune connotation péjorative dans ce mots. Les hommes produisent des chimères comme le pommier la pomme, on n'y peut rien, c'est notre fruit. Il faut juste ne pas perdre de vue que c'est notre fruit, et rien d'autre. Je suis juive, oui, mais je suis un peu chrétienne aussi, agnostique, bouddhiste, et même athée ; c’est mon héritage. Si j’étais née ailleurs et autrement, j'aurais été musulmane, laïcarde ou bouffe-curé ; car ce que nous sommes, nous le sommes très souvent par héritage, plus rarement par conviction, exceptionnellement par foi véritable. Nous avons peu choisi, en vérité. Par quel miracle la vérité se trouverait-elle précisément, pour chacun d’entre nous, portée par le clan qui nous a vu naître, et par lui seul ? Est-ce que chacun n’entretient pas, dans le secret de lui-même, un rapport infiniment singulier, délicat, unique... à ses multiples héritages ? Par quelle aberration sommes-nous conduits à n’en revendiquer qu’un seul ? Et à devoir brutalement choisir notre camp ?  

Autrement dit, "les juifs", "les musulmans", ça n'existe pas en vrai, en dur.

Ce qui existe, ce sont des cultures et des croyances auxquelles on adhère plus ou moins, qu'on a à coeur de transmettre plus ou moins, comme un héritage dont on voudrait bien parfois ne garder que le meilleur et s'autoriser à abandonner le pire.

Par contre, les être humains dotés d'une intention dominatrice sans limite, ça existe.

Et les affranchis de tous bords, ceux qui n'idolâtrent ni leur propre religion ni leur prétendue identité ni leur culture, ni leur famille ni leur père ni leur mère ni le territoire de leur naissance, ceux qui n'aiment rien tant que l'homme et la femme, et l'animal, et la plante, l'amour, la bonté, la légèreté, l'eau, la terre et la vie, et leur dieu possible, ça existe aussi. Pour moi, ce sont les deux seuls « camps » entre lesquels il puisse valoir le coût de partager le monde. Et je ne peux qu'espérer que nous serons nombreux à rejoindre le camp des affranchis. Les affranchis peuvent aimer de tout leur cœur leur clan d'origine, mais il n'y adhèrent pas aveuglément. Ils le connaissent, ils l’étudient, ils le respectent ; mais ils savent voir ce qui déconne en lui. Ils savent dénoncer les intentions dominatrices, les violences héritées, les croyances délétères. Ils savent voir et dénoncer cela en eux-même, et jusque dans leur propre personne.

Ils ne prennent rien pour leur dieu, car leur dieu, si dieu il y a, si dieu il reste, est autre chose, ailleurs, autrement, autre que tout ce qu'ils pourront jamais en concevoir, et ils le savent. Dieu, s'ils y croient, si le mot a un sens pour eux, est ce qui leur permet de ne rien prendre pour dieu, de s'assurer de ne sacrifier à aucune idôle à visage de dieu, que ce soit leur famille, leur clan, leur religion, ou je ne sais quelle idée du Bien qui, comme toutes les idolâtries, réclamera un jour son prix de sang. Il savent qu’aucun dieu n’est dieu s’il exige qu’on lui sacrifie quoi que ce soit de ce qui nous est cher. Il faut aimer ce que l'on aime et qui l'on aime, et pas ce que l'on nous dit d'aimer. Les affranchis sont attentifs à cette distinction, ils écoutent leur coeur.

Ils voyagent à travers d'autres clans, ils s'autorisent à goûter la beauté, la bonté, l'ivresse des rêves, des créations, des livres, des croyances, des récits du clan d'en face. Ils étudient. Ils se séparent de leur condition d'origine pour mieux adhérer, en toute conscience, à ce qu'ils veulent retenir d'elle, à ce qui leur parait important, crucial, sacré. Ils sortent tous seuls de leurs propres amalgames. Ils se désamalgament. Ils sont libres. On ne pourra plus jamais les amalgamer à rien. Depuis cette liberté, ils sont tout ce que le monde humain contient de possibles, mystiques ardents, agnostiques placides, bons musulmans ou mauvais chrétiens, athées radicaux –  tout ce qu'ils veulent. Ils ne crachent sur personne, sur aucune religion, aucune foi, aucune chimère... mais se gardent d’un et un seul délire : l’antique délire, si proprement humain, qui consiste à croire qu'on peut posséder l'autre, le dominer, l'exploiter, le priver de liberté, penser à sa place, agir pour son compte ou le transformer en marionnette de ses propres intentions. Le délire pervers, vieux comme le monde. Les affranchis sont affranchis de ce délire : ils le repèrent partout où l'on veut forcer leur conscience par un geste d'autorité, acheter leur liberté par une promesse de sécurité ou de plaisir, ou par l'exercice d'une terreur. Ils se rappellent que non, ce n'est pas possible : c'est un délire. On peut priver un homme de tout, de sa vie même, mais on ne peut pas acheter son âme - elle ne lui appartient pas. On ne peut pas l'obliger à penser ce qu'il ne pense pas, à sentir ce qu'il ne sent pas, à croire ce qu'il ne croit pas. On peut rêver d’avoir ce pouvoir, s’en croire pourvu, vouloir à toute force l’exercer à grands coups de machette ou de sermons terrifiants. On ne l’a pas pour autant. Nul n’a ce pouvoir, ni dieu, ni maître.

Les chimères sont des êtres hybrides, magnifiés par l’invention, la créativité, l’intuition et le désir. Les délires sont le cauchemar éveillé de ceux qui ne savent plus distinguer entre leur rêve et la réalité, qui veulent à tout prix que leur rêve l’emporte sur la réalité, qu’il colonise les consciences et les rêves de tous, qu’il gagne, qu’il écrase le réel et le convertisse à sa forme, à sa loi. Cela s’appelle aussi : se prendre pour un dieu. Se prendre pour Dieu. Délirer.

Et c'est contre cela et cela seuls que les affranchis se battent, ensemble, dans un genre de résistance secrète, intime, qui se déploie entre les personnes, dans les conversations réelles et privées, dans le contact et la fraternité que l'on n'éprouve qu'en vrai, en face, et qui sont mis à mal sur cette scène publique qu'est facebook, que sont les médias, et tous ces miroirs déformants où nous devrions d'urgence cesser de nous mirer. Leurs armes sont la parole, l'intervention éthique, la dénonciation de toute forme de dévalorisation, de menace, d'intimidation, d'attaque, d'où qu'elle vienne, autour de soi, chacun dans son petit monde réel, celui sur lequel on peut exercer un pouvoir et se reconnaître une responsabilité.

Voilà mes amis, je replonge dans mon silence après ce long message dont j'espère qu'il n'ajoute pas de l'eau incohérente au moulin à paroles dont je dénonce les dangers. Je vous embrasse tous autant que vous êtes. Je ne répondrai pas aux commentaires publics - mais je répondrai bien sûr à tout commentaire privé. One to one, c’est le secret.



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2018 par Sarah HIrschmuller