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Les fans

Mis à jour : 30 mai 2018

Avant, on les appelait des fans.

Beaucoup (dont moi) le font encore, par habitude, par inertie, parce que les mots ont une fâcheuse tendance à s'accrocher aux choses. Ils s'accrochent, espérant encore et toujours que les choses continuent à entrer de force dans leurs habits devenus trop petits, dans leurs façons ringardes, archaïques parfois. Les choses humaines changent, elles vivent sur une échelle de temps humaine, donc courte. La vie des mots, elle, est minérale. La moindre évolution prend des siècles. Le temps des mots est presque celui, doux et lent, des pierres, ou des étoiles.

Un fan, c'est une personne qui en vénère une autre comme si c'était un dieu. L'autre, ce dieu d'occasion, s'appelle une idole. Une idole, c'est un "comme si" de dieu. Elle prend la place d'un dieu, de tout dieu possible, elle usurpe, elle trompe sur la marchandise et fait fonctionner à faux, à vide ou en vain notre système divin, aussi sûrement que les molécules de Prozac tour à tour apaisent et dérèglent un système hormonal fragile. Du moins si l'on admet l'hypothèse que nous avons, au même titre qu'un système nerveux, hormonal, sanguin... un système divin ; mais ça, c'est une autre affaire. Ce n'est ni bien ni mal, on a besoin d'adorer comme on a besoin d'être heureux, et les idoles comme le Prozac ont des tas de vertus thérapeutiques. Mais faut pas confondre ni prendre l'ombre pour la proie, sinon on se retrouve drogué à vie, drogué d'ombres qui tentent et décoivent, et c'est pas cool. Ca ne nourrit pas son homme et à la longue, ça tape sur le système.

Dans la salle, les fans font des ovations et se livrent à toutes sortes de rituels, la plupart du temps prescrits par la culture du spectacle en vogue, pour s'attirer les bonnes grâces du tout-puissant qui lui, sur la scène, choppe toute la lumière. Un regard, un sourire, un "je vous aime", parfois sa culotte, plus fréquemment son corps bien en chair qui vous tombe sur la gueule parce qu'il a sauté dans la fosse, comme font les rockeurs, ou plus banalement, un autographe en fin de soirée. Les fans qui se sont pris un soir leur rockeur adoré sur la gueule ne parlent jamai,s entre eux, de la secrète déconvenue qu'ils ont ressentie - qui l'avouerait ? - au moment où ils ont bien dû constater que leur dieu pesait vachement lourd, qu'il avait dû trop forcer sur le camembert. On se souvient brutalement de ce que c'est, de ce que ça pourrait être, un dieu, alors. Et on se dit non, quelque chose ne va pas.

Un fan est quelqu'un qui prête une extrême valeur à l'objet de son adoration. Il en vénère les reliques, les mots, les tâches d'encres, les fringues, les enregistrements pourris de répétition, les faux-pas intimes, les défauts crasseux, tout. En d'autres termes, il se fait avoir. Car il se prend à adorer la personne et non la création dont cette personne n'est que l'instrument. La star capte une lumière qui ne lui appartient pas. Elle le sait bien. Quand elle feint de croire, et ses fans avec elle, qu'elle possède en propre cette lumière dont elle inonde généreusement (ou contre une rémunération non moins généreuse) le monde ébloui, alors y a arnaque, et personne n'en sort indemne. La lumière nous vient d'en haut, d'en face. Nous ne la possédons pas. Il est donc périlleux de capitaliser sur elle.

Nous cultivons une création qui ne nous appartient pas. Nous la cultivons ensemble, artistes et "fans", chacun sa pierre et sa part. Les artistes, en exprimant les arcanes secrets, en dévoilant les mondes inconnus que recèle, à l'infini, notre monde à tous. Les "fans", en donnant leur regard, leur temps, leur présence physique, leurs sous, leurs "like", et parfois leurs mots si précieux, lesquels sont comme des miroirs où l'artiste peut contempler à travers d'autres yeux le monde instable qu'il tente d'ajouter au monde. Ils créent ensemble un monde qu'ils ne peuvent habiter et dont ils ne peuvent jouir qu'ensemble. 

On devrait cesser de les appeler des fans. On devrait prendre acte du fait que ce sont des communautés humaines qui s'organisent autour de visions, de mondes imaginaires, de rêves partagés avec plus ou moins d'intensité et de désir. Ce sont des accoucheurs, des sages-femmes, des sages-fans qui accueillent dans l'ombre des salles de concert les bébés fragiles qui y naissent, leur font un nid, les élèvent, les éduquent, leurs apprennent les bonnes manières mais aussi le sens d'eux-mêmes et de leur magnifique singularité. Ce sont des amoureux de la vie des rêves, comme le jardinier est amoureux de la vie des plantes. On ne peut pas confondre les cerises nées dans un jardin et les cerises nées dans les champs à perte de vue d'une immense exploitation agricole. On ne devrait pas confondre les rêves périssables nés des opérations marketing réussies et les rêves durables nés des coeurs humains travaillés par des générations de rêveurs qui cultivent notre jardin commun depuis la nuit des temps.

Bientôt les fans ne seront plus des adorateurs fascinés qui paient leur tribut à l'idole du moment. Ce seront des hommes et des femmes qui choisissent leurs vergers, qui choisissent, en hommes et en femmes responsables, les rêves dont ils aimeraient peupler le monde. Ils prendront conscience de l'immense pouvoir de création qui est le leur, et les artistes, remis à leur juste place, seront enfin libérés de cette convoitise universelle qui les force à briguer LA place - celle du toujours plus de succès, toujours plus de notoriété, nationale, internationale, planétaire, cosmique - cette place qui n'appartient à personne, qu'on ne peut décemment occuper sinon au prix d'un coûteux mensonge. Et qu'il conviendrait donc de laisser vacante.

Imaginez ce bonheur, cette grâce. Aimer et être aimé pour ce qu'on est. Ne pas être sommé par le marché de briller toujours plus haut que son... Et pouvoir, sans trop de honte, forcer sur le camembert !

Les artistes ne sont que des êtres humains, des animaux fragiles, des créatures vouées à vivre peu de temps puis à mourir, en laissant derrière eux leur filon de rêves réels, où d'autre viendront faire boire leur pensée. Ce ne sont pas des stars, ils s'étiolent et se meurent à se sentir obligés de jouer les étoiles, les êtres célestes, là-haut, qui brillent pendant des milliards d'années. Ils n'ont pas tout ce temps devant eux. Devoir briller très fort les tue avant l'heure. Ex-fans, soufflez doucement sur la petite braise, aidez sa lueur incertaine à se trouver, à s'accomplir, et vous verrez alors quel feu, quel foyer, quelle douce maison intime nous saurons faire apparaître ensemble, chaude, au creux d'un jardin enneigé et en plein coeur de l'hiver.

Comme par magie.


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2018 par Sarah HIrschmuller