Un amour

 

Qu'est-ce qui fait la crainte d'écrire ? Crainte du connu. Crainte de la mièvrerie, de la banalité, du manque de grandeur. Crainte de se voir en face, si petit, si irrémédiablement étroit. Crainte de ne pas voir parvenir à dire cela seul qu'on veut et ne peut dire, et pour quoi on écrit, justement. Crainte de ne contourner qu'imparfaitement l'obstacle, crainte de ne dire qu'imparfaitement ce qu'on ne peut pas dire, et d'ainsi confirmer qu'on ne pouvait pas le dire, que cela ne devait ni ne pouvait être entendu. Validation anticipée de la thèse selon laquelle c'est indicible, désir de laisser le prétendu indicible au silence dont il n'aurait jamais dû sortir. Comme un amour scandaleux. Or il n'est pas d'amour véritable qui soit véritablement scandaleux. Le scandale naît de ce qu'on retient de l'expression d'un tel amour, comme un élan qu'on prend insuffisant avant de sauter, et le saut s'interrompt avant terme, et le corps retombe lourdement au sol, dénonçant son impuissance à aller au bout du saut qu'il avait prévu, dénonçant son arrogance, son soudain ridicule. Il s'avance, le souvenir à peine formé de mon amour. Il attend de devenir pleinement souvenir pour s'avouer comme ce qu'il est, souvenir incertain d'un amour certain et qui ne parvient pas à dire son inébranlable certitude. Je vais dire mon souvenir incertain. L'agrémenter d'incertitudes. Le laisser venir peu à peu, vous le montrer voilé, dans le flou qui seul en autorise l'apparition.

 

***

 

Il était comme un miel de chair. Il s'est éloigné de moi, je l'ai perdu, je ne me souviens plus clairement de son goût. Je n'ai jamais rien goûté, c'est l'idée d'un goût, c'est une manière de dire.

Il était l'incarnation d'une vibration si subtile qu'on l'appelle d'ordinaire : musique. Mais cette fois ce n'était pas une musique. C'était un être de chair. Il était vivant.

Il suffisait d'entrer dans le même espace que lui pour comprendre qu'il était vivant d'une vie inconnue, anormalement intense, insoutenable.

Avez-vous déjà connu une douceur insoutenable ? Une douceur si douce qu'elle en devient un défi aux lois de la matière, et laisse entendre que gît dans la matière une subtilité infinie, dont elle peine à rendre compte et dont elle parvient à rendre compte pourtant, un soir, alors qu'on tient dans sa main la chaude main d'un ami, et que la sensation se fait fine et profonde comme une pensée, intense, insaisissable, comme un désir, mais ce n'est pas un désir.

Je ne suis pas contente de moi. j'ai ressenti cette douceur extrême et je ne l'ai pas exprimée autrement que sous la forme maladroite et banale d'une tendresse élémentaire.

Je n'ai pas témoigné d'elle.

J'ai fait comme si elle était elle-même banale, élémentaire.

Je l'ai passée sous silence, sous le cruel silence du connu.

Elle m'était inconnue.

 

​***

 

 

Je n'ai pas tenu cette main, je n'ai pas voulu connaître cette douceur - ou je n'ai pas voulu rencontrer l'éventualité que cette douceur idéale ne s'évanouisse au contact réel de la chaude main de mon ami.

Ou serait-ce que j'aie craint que la sensation réelle et indéniable de cette douceur ne me fasse perdre mon ami ?

Ou serait-ce encore, plus simplement, qu'il n'ait pas souhaité se donner à moi, et nous donner à tous deux le secret de cette infinie douceur qu'il contient ?

Ou serait-ce finalement que je suis trop bête, trop infiniment grossière, pour entrer en contact avec toute cette subtilité dont je ne sais rien ?

Je ne sais pas. Mais je sais que je l'ai repérée, et contemplée, et désirée, et que je n'en ai pas fait l'expérience réelle.

C'est cela qui me manque et qui me fait écrire.

Je voudrais tellement le dire plus simplement.

 

Cette douceur extrême était extrême de ne pas rencontrer sa limite. Rien qu'elle n'ait la puissance d'amortir et d'adoucir, de convertir à sa loi, d'émousser, de livrer et d'intégrer finalement à sa substance propre, à son état propre, celui, tiède et suave, d'un subtil tremblement de la matière, d'un infinitésimal battement de coeur.

Cette douceur, il l'éteignait dans le feu et la rudesse des alcools forts, des drogues communes ; cette vibration, il la noyait dans des ondes plus bruyantes et plus brutales. Il se rendait grossier, se donnait des accents de rustre. 

Il craignait tant d'être découvert.

Il savait par expérience qu'être découvert signifiait être dévoré. 

 

​***

 

Car cette douceur extrême, il fallait à tout prix la posséder, l'intégrer, la boire comme un miel, la faire aller son chemin d'apaisement à travers notre gorge, son chemin de lente conquête dans nos veines. Le seul soupçon de cette drogue puissante, à portée de main et des lèvres, cette drogue dont il avait le secret, ce secret qu'il portait imprimé à même sa chair, la seule idée de cette drogue faisait pâlir d'envie les hommes et donnait aux femmes le vertige. 

Ce sucre profond, rapide, il suffisait qu'il prononce au seul mot, et encore, banal, pour que le mouvement de ses lèvres semblât le diffuser dans l'air, le disperser en pure perte si des lèvres autres ne s'approchaient pas pour le recueillir. Et c'est pourquoi, chaque fois qu'il ouvrait la bouche, il t'envoyait au coeur une mordante envie de l'embrasser.

 

Mais comment faire ? On aurait dit qu'il craignait, au moindre baiser, de dévorer et d'être dévoré. On aurait dit qu'il consacrait l'essentiel de sa vie à tempérer le feu ardent qui brûlait ses lèvres et les nôtres. 

Il avait eu plus que sa part, c'est certain. Et ce n'était pas une position enviable. Tous pourtant la lui enviaient. Tous s' évertuaient à posséder quelque chose de lui. Certains avec mesure. Certain avec amour. La plupart, sans.

 

​***

 

Comment moi, pauvre et commune petite fille, sans éclat particulier, sans remarquables qualités d'âme, comment moi j'ai réussi à me creuser ma place quotidienne auprès de lui, je ne saurais le dire. A me faire aimer de lui, qu'il me désire auprès de lui, tout un été, tout un hiver, puis un nouvel été encore, accueillir chez lui, soigner de lui, inviter sans crainte et sans cesse, trois saisons entières alors qu'une seule petite semaine aurait suffit à me nourrir pour le restant de mes jours, et à me redonner foi en la vie ?

Pourquoi moi ? Qu'ai-je fait ou que n'ai-je pas fait ? Qu'ai-je renoncé à faire, qui m'eût été fatal dans son regard, qui eût menacé la nature forte, suave et altière, de sa confiance ? 

Je ne saurais dire. Je sais que je me suis beaucoup gardée de faire. Que j'ai été longuement silencieuse et prudente, muettement posée chez lui des heures durant, immobile et discrète, comme si je n'y étais pas, comme s'il se fût agit, au lieu de moi, de je ne sais quel ravisant et stupide animal de compagnie que l'on n'a pas de raison de garder, que l'on n'a pas de raison de chasser.

 

​***

 

Je l'aimais de toutes mes forces, et sentais confusément qu'il ne fallait rien en dire, qu'il ne fallait rien en faire - ou, plus banalement, que je ne pouvais pas parler. Peut-être est-ce ainsi qu'ils aiment, les stupides petits animaux privés de parole qui ronronnent sous les caresses banales et quotidiennes de leur maître.

Car les caresses que je venais chercher étaient elles aussi banales et quotidiennes, prévisibles absolument, et jamais rencontre n'aura donné si peu de matière à en faire un récit. Ce n'est pas un récit que je fais. C'est ma façon de me battre avec cette curieuse façon qu'à la vie de venir, et de se retirer, de revenir, et de se retirer, éternellement.

 

​***

 

Avec le temps je n'acquis aucun droit particulier sur sa personne, sinon celui de pouvoir, à toute heure du jour et de la nuit, passer devant sa porte, l'appeler, et invariablement :

- C'est moi. Je peux monter ?

- Bien sûr, avec plaisir.

Et monter. Ce n'était pas un droit. Je savais qu'il ne me le refuserait jamais. C'était de sa part une disponibilité sans cesse réaffirmée et sur laquelle je pouvais compter aveuglément, mais ce n'était pas un droit. Il pouvait compter sur quelque chose de semblable, de mon côté. Je crois que cela peut s'appeler un désir, un désir qui se donne sans compter, et sans jamais la moindre renégociation du contrat tacite qui s'était conclu entre nous dès nos premières rencontres. Sans compter était la loi où nous nous sentions bien. 

Il est vrai qu'une fois ensemble, nous ne pouvions littéralement rien faire d'autre qu'être ensemble. Et ce qu'il pouvait nous arriver de faire avait toujours une vague allure de prétexte, un goût tendre et mélancolique de pourquoi pas. 

Car l'essentiel était ailleurs, et il m'arrive même de croire que nous nous étions trouvés sur la base de cette croyance commune, elle aussi tue jusqu'au bout : l'essentiel est ailleurs. Nous dansions ensemble une danse discrète, prudente, autour de cet essentiel qui n'était pas lui, qui n'était pas moi, qui n'était pas nous. Qui était ailleurs. Qui était, autre et ailleurs, l'objet de notre commun amour. 

Il y a du plaisir à la danse, même quand elle est prudente, et même quand tout le corps sait que l'essentiel est ailleurs. L'ivresse légère de la danse est-elle faite d'autre chose que de ce savoir-là ? 

 

​***

 

Et nous parlions, et nous parlions, et nous parlions. "Comme des filles", disait l'homme de ma vie, qui n'était pas lui, à la femme de sa vie que j'étais bel et bien. "Comme des filles, vous parlez, des heures et des heures, moi on ne peut pas me demander de parler autant." Et nous riions ensemble, homme et femme de notre vie qui ensemble avions parfois, alors, un peu de mal à parler.

Chaque jour que je passe ici et que vous, mes parents, n'y passez plus. Vous reste-t-il comme à moi des jours et des nuits, ce temps compté des jours et des nuits qui fait la vérité quotidienne, jamais pleinement comprise ni acceptée, de la vie ? Ce foisonnement où nous sommes.Cette clarté où j'imagine que vous êtes.Ah, je n'en sais rien.Il reste de vous en moi.Alors j'imagine qu'il reste de moi en vous.Et cela me tourmente, je voudrais reprendre ma part.Vous redonner naissance ici pour qu'à votre tour vous me redonniez naissance ici, ici, ici bas, tout le monde ici en bas ensemble, en bas. 

 

​***

 

L'homme de ma vie était avec moi, ici en bas. Il me tenait, il me redonnait naissance, mais je n'en savais rien. Moi je voulais parler et 

parler, comme des filles, stérilement, pour le plaisir, avec mon amour qui me parlait de tous mes amours de là-haut, qui me rappelait l'avant, l'enfance, où il n'y avait pas d'en haut ni d'en bas, où ciel et terre étaient unis comme serrés dans la chaude main d'un ami, l'enfance qui ne connaît pas les séparations, qui ne veut pas en entendre parler, et qui n'y survit pas. L'homme de ma vie me disait que j'allais bientôt naître, il me poussait doucement dans la vie, et moi, ça me faisait mal, je me débattais, je ne voulais rien entendre. Je voulais traîner encore un peu avec ce frère rencontré par miracle dans le ventre de notre mère commune, je voulais m'étourdir, je voulais qu'on me laisse. Et l'homme de ma vie, qui connaissait bien la vie, me disait : allez ma sarah, c'est l'heure. Et je disais : non, laisse-moi encore un peu, encore un peu de temps.

 

​***

 

J'ai eu honte à l'instant, à relire mes pauvres plaintes dans ce cahier, j'ai eu honte de me découvrir parlant de lui comme s'il était mort. Alors que vraisemblablement, à l'heure qu'il est, il est plus vivant que jamais. Je confonds tout. Je m'excuse. Je reprends.

Comme il était à nu.

Certes le monde jamais ne disait de concert avec moi : "comme il était à nu". Mais plutôt qu'il était flou, indéfinissable, indéfini, ou plus platement qu'il ne savait pas ce qu'il voulait.A moi aussi on me dit que je ne sais pas ce que je veux.

Il paraît qu'on ne peut pas vivre si on ne sait pas ce qu'on veut.

Mais quand, à la faveur d'incidents trop nombreux, trop mineurs pour qu'il soit utile d'en parler - ou quand, à la faveur d'accidents trop nombreux, trop graves pour qu'il soit facile d'en parler - tu te retrouve à te déshabiller un à un de tous tes désirs comme d'autant de vanités provisoires, et quand tous ils sont tombés autour de toi comme autant de peaux mortes, et que tu tombes finalement toi-même, comme eux au sol, sur toi-même, sur une petite chose molle et indécise qui veut vivre malgré tout, tu dis : voilà, c'est moi, et tu t'y tiens.

Alors quand j'ai croisé cet homme nu et qui ne ressemblait à rien, j'ai trouvé qu'il me ressemblait à moi. 

Il ne cachait pas qu'il avait froid.

 

​***

 

Je l'écris. Je lui écris. Je vous écris. Je m'écris. Je lui parle, vous parle, me parle, de vous, de moi et de lui, en notre absence à tous.

 

​***

 

J'en ai connu tant et tant d'autre, qui savaient se réchauffer, chacun pour soi, chacun sous les couches plus ou moins nombreuses de ses propres habits. Non, il n'était pas mort, mon ami, mais vivant de la vie véritable, invisible à ceux qui perpétuellement se balladent entre toutes leurs vies de fiction dont aucune ne leur appartient en propre - de cette vie véritable qu'est la reconnaissance de soi-même comme le lieu d'une indéfectible survie.

Il arrive qu'on rencontre, sous la forme d'un homme ou d'une femme, un visage possible de D. Alors on aime. C'est un amour désespéré, car cet homme ou cette femme n'est pas D. Seulement un de ses visages possibles - et d'un possible, d'un dieu possible, nous stupides humains ne savons pas nous contenter. Alors que D. est et n'est que : possible.

Et c'était vraiment lui. Et c'était vraiment moi. Et nous étions deux pas grand-chose qui se sont de longue date reconnus comme tels, chacun pour soi dans sa solitude, et qui se croisent comme deux tout nus au milieu d'une foule parée de toutes les étoffes qu'on puisse imaginer, dans des hordes d'hommes et de femmes habillés de rêves arc-en-ciel, et tu les cherches, assoiffé, sous leurs habits, et ils te disent : "voilà, c'est moi", et ils te montrent d'un mouvement de hanche comme elle bouge, la soierie écarlate qui leur est plus précieuse que leur sang.

 

​***

 

Mon cher et tendre amour,

On ne choisit pas d'être aimé comme ci ou comme ça, on ne choisit pas les raisons pour lesquelles ont est aimé, ni de qui ni pourquoi. On accepte ou on refuse cet amour. L'accepter, c'est trouver la voie de sa réalisation dans le réel. Le refuser, c'est lui refuser toute réalisation, car on se sent dans l'incapacité - ou l'absence de désir - de payer cet amour de retour, et donc on sait par avance sa fin à venir, et il n'existe pas d'amour véritable qui puisse tolérer que sa fin soit inscrite en lui, car l'amour véritable ne veut pas entendre parler de fin. Alors on déclare que ce n'est pas un amour, et c'est ainsi qu'on le refuse. Je crois que nous sommes tout simplement dans ce dernier cas.

 

​***

 

Voilà que je me retrouve seule ce soir dans ce café au bord de la mer où tu n'es pas.

Devant moi un homme au téléphone. Il tremble comme s'il avait perdu son dieu à tout jamais. Elle lui a raccroché au nez. Il rappelle. Il insiste. Il pousse un cri de douleur, un vrai cri d'enfant qui a mal, parce qu'elle lui a raccroché au nez de nouveau, sans même avoir accepté le moindre mot. Il est doux, sans assurance, sans conscience de ce qui serait probablement sa beauté, s'il se sentait plus sûr de lui. Il ne déchiffre rien de ce qui lui arrive. Il est tout douleur et envie de s'étourdir. Il n'a plus de parents, il n'a plus de limites, il veut boire jusqu'à en mourir. Il n'a pas de raison de s'arrêter.

 

​***

 

Mon ami,

Je vois que tu m'as écrit, mais j'ai mal lu ta lettre. Je l'ai mal lue parce que j'étais distraite, distraite par deux gars infiniment moins importants que toi à mes yeux, et qui avaient pourtant le pouvoir de me distraire de la lecture de ta lettre, si importante pourtant à mes yeux que j'avais osé, contrairement à mes habitudes, forçant ma timidité, demander à un de ces beau gars dans l'escalier s'il n'avait pas une connexion internet, si je pouvais entrer chez lui, car dans l'appartement vide que j'occupais pour quelques heures seulement, il n'y en avait pas.

Quel était cet intense pouvoir de distraction ?

La force irrésistible du possible.

Beaucoup plus fort que toi. Beaucoup plus fort que nous. Beaucoup plus fort que tout ce qu'il y a de solide, d'ancien, de vieux, d'indéracinable, de fort dans le monde.

Je pense à toi - toi à qui je pense sans cesse et dont je m'obsède depuis toujours, va savoir pourquoi, devant ce crépuscule interminable qui ressemble à ce à quoi tu crains si douloureusement que ne ressemble ta vie.

Tu me manques tout le temps. Le temps est ce qui compte le manque où je suis de toi. La vie est une façon parmi d'autres d'oublier ce temps-là. 

 

​***

 

 

Dieu envoie-moi la visite,
Légère,
D'un ange
Envoie-moi mon Dieu
Celui qu'éternellement j'aime et que je veux réchauffer sous mes caresses
Sous la forme légère
Intouchable
D'un ange
Mais qu'il me parle enfin
Et qu'il me dise le secret de ma vie
Et qu'il me laisse sans même un baiser
Sans même en moi la promesse ou le risque d'un enfant s'il me dit
Quelque chose du secret de ma vie
Nous serons quitte. 

 

​***

 

Des mois ont passé, et des années. La vie a fait que j'ai eu à me regarder comme jamais - en face, de profil, de dos, de pied en cap, de travers. J'ai vu que j'avais pris du poids, et des allures de mère à la fois douce et tranchante. J'ai vu qu'il faudrait bientôt donner son sens, sa portée et son âge véritable à cette ardeur que j'abrite.Elle n'a pas seize ans.Elle n'est pas jeune.

Elle ne l'a jamais été.

Elle a toujours eu ce poids d'âge qui, jeune, me défigurait, et aujourd'hui que je ne suis plus jeune, tout simplement me vieillit.

Je voudrais que tu sois autre, ma sarah, pour pouvoir enfin t'aimer un peu comme j'aime le commun des mortels, le commun des autres. 

 

​***

 

Un fantasme est le désir d'un autre qui a pris place dans notre désir. C'est un désir autre qui s'installe dans le désir propre et le ronge d'un manque, d'une soif insaisissable et inextinguible. Un désir second à quoi notre désir vient désespérément s'accrocher, sans trop savoir pourquoi. Alors vient se créer entre l'un et l'autre, entre le fantasme et le désir, une chambre d'échos où le désir s'aiguise, s'amplifie, mais comme s'il se gonflait de vide. De proche en proche écho, il devient abyssal. Infernal - ce qu'aucun désir au monde n'a vocation à devenir. Seul le fantasme et la force du néant qui le soutient peut plonger l'homme en enfer. 

Je passe ma vie à tenter de démêler l'un et l'autre. 

C'est ce travail que j'appelle l'amour. L'amour naît au coeur du désir. Le désir est et n'est que la part de soi qui parvient, tant bien que mal, à se libérer du fantasme. 

C'est un travail qui se mène non pas seul dans sa chambre, dans sa tête, mais dans un corps à corps épuisant avec le réel.

Ai-je aimé cet amour, cet homme, cet ange ? 

Oui. Non parce que j'ai eu des sentiments pour lui, non parce que je lui ai fait du bien, ou parce qu'il m'en aurait fait, non. Simplement parce que nous avons de toutes nos forces tenté de démêler, de séparer, de trancher, de connaître, de savoir, de faire exister un désir qui ne soit pas un ultime fantasme. Je ne sais si nous avons échoué, ou réussi. Il faut, à un moment, qu'il y ait une fin, c'est dans l'ordre des choses. La fin est-elle un échec, ou une perfection, un achèvement, un anéantissement ? La fin, c'est la fin, n'en parlons pas. Parlons du reste.

 

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2018 par Sarah HIrschmuller