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Juge pas

Mis à jour : 5 juin 2018

NY, conversation de rue, en plein midi à Central Park. Soleil et pluie mélangés, le ciel est indécis. L'homme m'a approchée pour me vendre ses poèmes. J'ai proposé une cigarette en échange d'un poème qu'il ne m'a pas encore donné et que je n'ai aucune intention de prendre.

"Tu t'y connais en Bible ? La Sainte Bible, là ? La Torah, l'Ancien Testament comme ils disent, eh eh. Bon, c'est bien.

Tu connais les premières pages ? Tout le monde croit connaître mais personne ne lit vraiment, même ceux qui lisent vraiment. Je vais te dire. Dans la Sainte Bible il est écrit que l'homme ne doit pas manger des fruits de l'Arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Que sinon il mourra.Tu te souviens ? Bien.Avant, il est dans le Paradis. Le Paradis, quoi, pas les foutaises de trucs pour les mioches avec les oiseaux et tout. Non. Moi le Paradis, je te dis, c'est sérieux. Le Paradis, si on cherchait à savoir, à connaître, à se souvenir, à retrouver le goût, oh la vache, les hommes ils arrêteraient de courir après les dollars et les milk-shake là je te jure. Le Paradis. Non, me fais pas dire ce que j'ai pas dit. J'ai pas dit qu'ils arrêteraient de courir après les nanas. Mais ça c'est une autre histoire.

Donc l'homme, il est dans le Paradis. Il ne sait pas où il est, ni ce qu'il a dans le coeur, entre les mains, ni ce qu'il va perdre. Dieu lui dit ça, sur l'Arbre, là, tu te rappelles ? Qu'il faut pas trop qu'il s'approche quoi. Qu'il se tienne loin. La Femme écoute le Serpent. Le Serpent leur met le doute - il leur dit que Dieu ment. Mais ça c'est une autre histoire, elle me rend trop dingue je peux pas en parler, oublie le Serpent. Je recommence.

Attends, t'en vas pas. T'as rien entendu encore. Reste un peu, je t'en prie. Bon.

Quand il mange, il se sent tout nu, il a honte le pauvre, il se cache et tout, et puis après Dieu dit : tu travailleras maintenant, et tu enfanteras dans la douleur toi la femme, et puis vous mourrez mes pauvres, c'était pas obligé avant mais maintenant c'est obligé, sinon quoi, vous allez nuire pendant des éternités entières avec votre prétention là, on va vous laisser détruire le monde ? Non mais oh, allez, la mort dans les pattes, comme ça je vous laisse encore une chance d'y être, du jeu, mais au bout d'un moment c'est game over et pas de discussion, comme ça les vrais cinglés ils dégagent du jeu et place nette pour les suivants. Parce que, maintenant que vous avez ce foutu goût de Bien et de Mal dans la bouche, vous allez devenir dangereux les gars.

Bon, il dit pas "dangereux", ok. Ca va, c'est Dieu, je sais pas comment il parle moi, Dieu parle pas de toute façon t'imagines bien, ça se passe dans le silence tout ça, moi je raconte pour te raconter, t'impatiente pas baby, j'arrive, j'y viens.

Alors il leur a foutu la mort, et déjà ça les a bien calmés, en tout cas au début. Tout le monde croit qu'il les punit. N'importe quoi. Comme si Dieu punissait comme une maîtresse d'école. Il punit rien, il limite la casse. La casse, elle est faite au moment où ils mordent dans le fruit. Dès le premier instant le début de la sensation la morsure en eux du goût, ça y est, ils sont sortis déjà du Paradis. Ils "voient". Ils sont tout de suite tombés dans un autre monde. C'est pas Dieu qui les chasse, c'est déjà fait c'est trop tard. C'est l'enfer.

Donc, qu'est-ce qu'il a mangé le foutu bonhomme et la foutue bonne femme, qu'ils nous ont foutus en dehors du Paradis pour l'éternité les couillons ? C'est là qu'il faut lire, juste on lit :

Le fruit de l'arbre de la Connaissance du Bien et du Mal.

T'entends ça, poupée ? Oh te fâche pas, je dis "poupée" aux filles par réflexe, par amour, comme ça, ça veut rien dire. Le fruit de l'arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Vas-y, répète, pour que t'entendes bien les mots, là. "Ha 'etz hada'at tov ve ra''"

Qu'est-ce que c'est que ce foutu fruit ? C'est le fruit qui te donne le goût la semblance la croyance de connaître le Bien et le Mal. Tout à coup tu crois savoir. Il te fait croire que tu sais. Il ne te donne pas la connaissance ! Il te donne l'envie de connaître, le goût de connaître le Bien et le Mal, le goût de trancher, ça c'est Bien, ça c'est Mal. Et l'inquiétude, le tourment de te tromper. Parce que tu te trompes, tout le temps. Parce qu'on ne peut pas connaître en étant homme, on ne peut pas. On ne fait que se tromper, sans cesse, et on le sait. C'est pour ça qu'on a mauvaise conscience même quand on croit savoir ce qui est bien et qu'on le fait, le bien, même comme ça on stresse, on sent qu'on en a pas fait assez, on cherche le mal qu'on n'aurait pas vu dans le bien, on flippe comme des salauds mais parce qu'on ne sait pas on ne peut pas savoir on ne peut pas juger on n'est rien que des hommes.

C'est pas un bon fruit défendu parce qu'il est bon. C'est un horrible fruit pour un homme. C'est un bon fruit pour un Dieu. Dieu n'a pas menti. C'est le malheur de l'homme, la pire des drogues, mieux vaut crever mille fois d'overdose comme un chien dans le fossé que de goûter une fois à cette ivresse-là. Le Bien, le Mal. Tu te mets à juger et mmmhh, c'est trop bon. Une seule fois et t'es accro.

Et là, c'est parti, le malheur, la sale histoire, tout le bordel : ça c'est bien, ça c'est mal, ci c'est mal, ci c'est pas bien, ci c'est très très bien, et tu juges tout et tous, et tu te fais juger. T'aimes pas qu'on te juge hein alors en retour tu juges aussi. Et tout le monde juge alors qu'on ne sait rien à rien, tout le monde juge, ridiculement, chacun avec ses grands mots, ses gros sabots, l'inconscience totale des grands cons qu'on est tous, parce que personne, entends-moi bien, personne au monde n'est capable de s'avouer qu'il juge, combien il juge, et combien il pourrit le monde.

Allez, le Bien, le Mal, faites vos jeux ! Et là vous les Machins ce que vous faites avec vos femmes c'est pas bien, et vous les Trucs ce que vous faites avec vos gosses c'est pas bien, et vous les Muches ce que vous faites avec les Truches c'est pas bien, Nous - nous ? qui nous ? - nous on peut pas laisser faire ça, et vous ce que vous faites de vos vieux c'est pas bien, et toi t'es homo c'est pas bien, et toi t'acceptes pas les homos c'est pas bien, et la bourka c'est pas bien, et le string c'est pas bien, et tes baskets elles sont pas bien et ta coupe de cheveux là c'est mal, c'est le mal, chasse le mal, ouhhh le Maaaaaaaaaal !"

Il m'offre une cigarette. Je lui dis : "non merci, je viens d'arrêter". Il me regarde bizarre, je sens qu'il tourne sa réplique dans sa tête. A la fin il la sort d'un coup, la phrase.

"Par exemple, fumer, tu crois que c'est mal peut-être ?Pas du tout. C'est mauvais pour la santé.Mais alors préserver sa santé, est-ce que c'est bien ?Pas du tout.Et c'est mal ?Pas du tout. C'est rien de bien ni de mal, c'est quelque chose qu'on veut ou qu'on ne veut pas.Faut juste essayer de faire ce qu'on veut, pour de bon. C'est ça la liberté. La liberté n'a rien à voir avec le bien et le mal. La liberté c'est le seul goût qui peut remplacer ça, cette vieille habitude, ce vieux chewing-gum qu'on sait même plus qu'on le mâche tellement qu'on l'a mâché depuis des siècles on fait plus la différence entre notre bouche et lui : le bien, le mal, et mâche, et mâche, et mâche. La liberté. Oh rien que d'y penser ça me, laisse tomber, parlons d'autre chose.

Alors voilà ma petite, j'y viens, j'ai fini : imagine que les hommes et les femmes comprennent cette histoire, comme moi je l'ai comprise. Imagine qu'ils en aient la nausée, de tout ce trafic. Qu'ils arrêtent un instant de juger. Imagine.

Tu sais, si tu prends les hommes un par un, tu verras, chacun d'entre eux est sûr et certain qu'il ne juge pas. ils disent tous "ah mais non je juge pas moi", même moi je le dis, et je mens, même toi tu te dis là dans ta tête "ah non moi je juge pas" mais c'est pas vrai, on juge, tous, on est faits comme ça depuis le foutu fruit, le foutu goût, on peut plus s'arrêter. Même là que tu m'écoutes, je sais que dans ta tête tu te dis : est-ce que c'est bien ou c'est mal ce qu'il dit. Tu m'évalues tu me juges tu veux savoir si tu seras dans le bon camp ou pas en m'écoutant, en étant du même avis que moi. Et moi tu crois quoi, je suis tout prêt à me dire : mais quelle conne ! si je perçois la moindre ombre de désaccord dans tes yeux. C'est pas le Paradis hein. C'est notre foutu monde d'hommes et de femmes avec le fruit encore dans la gorge. Imagine si tu m'écoutais vraiment sans rien penser, juste écouter. Comme si tu voyais un rocher, un arbre, un lac. Comme en rêve. Est-ce qu'on juge dans les rêves ? Non. On voit. On assiste, on vole. On aime.

Alors vas-y, rêve avec moi, imagine qu'on s'arrête. Pour de vrai.

Pas par politesse, genre "moi je ne juge pas - mais j'en pense pas moins".

Non, vraiment, vraiment.Qu'au lieu de croire que c'est beau, que c'est vertueux, que c'est classe de penser, de juger, de s'indigner, de se révolter, de se ah mais non moi monsieur je m'inscris en faux, ah mais madame ce que vous faites est très grave, de se croire toujours dans le bon camp du Bien qui sait où est le Mal - comme par hasard trop de bol t'es toujours dans le bon camp, toi tu sais, tu es bien, et l'autre est Mal, ça ne s'inverse jamais hein ? - imagine maintenant : même devant le truc qui te paraît le pire au monde, le pire spectacle que t'as jamais vu, pire que tous les tas de trucs pas grave sur lesquels tout le monde s'indigne comme sur par exemple si quelqu'un se promène à poil dans la rue, là tout le monde serait dingue, comme si c'était grave, alors que des vrais trucs graves, bon, bref, c'est un autre sujet. T'impatiente pas ma poulette j'arrive j'y viens c'est ma grande idée tu vas adorer écoute ça.

Imagine qu'on arrête de se réchauffer à juger ensemble les choses, à se rengorger là ensemble, se tenir bien au chaud ensemble à trouver ensemble que ça c'est bien et ça c'est mal.Imagine qu'on perde le goût de ça, que tout à coup on n'en ait plus envie, de se faire des copines dans la cour de récré juste en se foutant de la gueule de la coincée de service qu'est pas foutue de lâcher ses cheveux ses lunettes et son cartable. Imagine qu'on arrête de se cimenter ensemble de ce faux ciment casse-gueule qu'on se fera tous bouffer un jour les uns et les autres et qui s'appelle le jugement, et qui tient pas la route parce qu'on ne sait pas, on fait les marioles, on croit connaître, mais on n'y connaît rien, au bien et au mal, et on ne saura jamais, et on est comme des enfants qui jouent à des jeux de grands mais en carrément moins mignons, en carrément plus méchants.

Imagine que tu ne juges plus. Plus du tout. Même quelque chose qui te paraît horrible. Même si tu ne peux même pas regarder tellement ça te paraît horrible. Tu ne juges pas. Tu te demandes où il en est l'autre en face, dans quelle misère, dans quelle torture, pour en arriver là. Tu n'oses même pas imaginer la violence avec laquelle il se juge lui-même. Tu le laisses se juger lui-même, le criminel, le méchant, et toi, t'es juste là pour essayer d'atténuer la sentence, mais toi, tu ne juges pas. Tu regardes. Eh bien tu sais quoi ? Tu sais ce qui se passe ?Ticket retour aller simple direct le Paradis. Lent, mais sûr. Préprogrammé je te dis tous frais payés en automatique droit vers le Paradis perdu. Fin de cette histoire de bordel de merde de fruit et d'arbre, de connaissance, de mort et de travail à la sueur du front.

Le prix à payer, lentement, il baisse, il tombe, on l'oublie.

La dette se dissipe.

Ca prendra des siècles s'il le faut qu'est-ce qu'on s'en tape des siècles quand c'est pour regagner l'éternité ? La vraie, en dur !

Le Dieu, là, il nous a pas fabriqués pour juger le monde. Il nous a fait pour faire avec le monde. Nous, on doit faire. C'est lui qui juge.

C'est lui, ça veut dire que c'est pas nous. Si c'est pas nous c'est pas nous putain ! Faut savoir ! C'est nous ou c'est pas nous ? Moi je dis : c'est pas nous. Aucun homme. Aucun homme au monde ne doit pouvoir rendre un jugement au nom de Dieu. Aucun homme ne devrait accepter qu'un autre homme rende un jugement au nom de Dieu. Ce qu'ils sont bouchés les hommes c'est pas vrai. Les religieux là bon sang quand même ils devraient le savoir ça eux. C'est pas qu'ils jugent plus que les autres hein, c'est juste que bon sang, ils devraient le savoir ! C'est pourtant pas compliqué : chaque fois que tu juges, tu ajoutes un coup de pied aux milliards de coups de pieds au cul que la Création entière se prend chaque jour depuis cette sombre histoire de Serpent et qui nous poussent toujours plus loin du Jardin. Comme un univers en expansion mais dans le mauvais sens, tu vois, sans expansion, sans charme, sans magie, juste un truc qui devient plus froid et plus laid, et sans forme. Tu me diras, depuis le temps qu'on s'en prend des coups de pieds, on est habitués, on remarque même plus le problème. On a complètement oublié comme c'est désagréable, et bête, inutile, vexant, de se prendre un coup de pied au cul. On accepte, on dit "ah, c'est bien, c'est mal" et on se taloche là, tiens t'en veux une prends ça merci tiens et toi t'en veux aussi oh merci comme des couillons, non mais c'est d'un ridicule. Et on s'éloigne chaque jour plus.On ne sait même pas qu'on s'éloigne.On ne sait même pas qu'il y a un mouvement.On se croit bien, tranquille, dans son fauteuil avec son bien et son mal à distribuer au monde. Nos foutus bon points à la main, des machins coloriés avec des couleurs vulgaires par la maîtresse et nous on y croit, on règne, avec nos machins coloriés à la main, on capitalise. On investit. On prend Dieu pour une maîtresse d'école. On prend l'univers pour notre cour de récré.

Le grand mouvement de l'Univers. Toute cette beauté. Imagine un peu, comment est-ce que les hommes ont pu à ce point perdre le goût du vertige, l'amour, la certitude qu'il y a un mystère, qu'on ne sait pas. Comment oublier ça ? Moi je n'oublie rien, j'ai faim de ça, j'ai soif de ça, chaque jour. C'est pas les foutus bons points qui vont me calmer.

Je te le dis qu'à toi, ça, écoute-moi bien : Dieu, c'est ce truc qui a été donné aux hommes pour leur rappeler qu'ils ne sont pas Dieu. Que rien n'est Dieu. Ni le fric, ni la terre, ni la famille, ni la mère, ni la nature, ni l'amour ni le sexe ni leur bagnole, ni leur gueule à tous.Dieu c'est ce qui te rappelle que rien n'est Dieu, rien d'autre, que, justement, Dieu, qui n'est rien de tout ce que tu peux imaginer, concevoir, prendre pour un Dieu.Dieu ça sert à ça. Dieu c'est ça. C'est la limite à tout. C'est ce qui fait que chaque chose, à un moment, elle est renvoyée à sa place, qu'elle se prenne pas pour un Dieu puisque rien ne peut prétendre être Dieu. Et si un truc viens et dit "Je suis Dieu", ça y est c'est fini, c'est pas Dieu. C'est un imposteur.

C'est ce qui fait que les choses ont une place et que le monde est bon à vivre. C'est Dieu. C'est aimable. On s'en fout de savoir s'il faut y croire ou pas, c'est là. Ca a pas besoin d'exister pour être là, c'est là. On le sait bien.

Le coup de "ah oui c'est les hommes qui ont inventé Dieu ah non c'est l'inverse" c'est vraiment des discussions de gamins de cour de récré sur l'oeuf et la poule. Il n'est pas question de croire en Dieu, pourquoi croire, en quoi, y a rien du tout à croire là. On sent le truc, ou on le sent pas. Quand on le sent on est heureux on voudrait ne jamais oublier, et puis ça s'échappe. Moi, à mon avis, les hommes sont pas assez malins pour avoir trouvé ça tout seul, à mon avis, c'est Dieu qui les a aidés.

Mais je ne crois pas en Dieu. J'aime Dieu. C'est différent. Croire c'est quoi ? C'est un truc qui n'est même pas un sentiment, ça existe pas croire. Croire c'est encore juger - oui, il y a un Dieu, ou bien non, il n'y en a pas.

Mais juger ça empêche de voir que IL Y A et IL N'Y A PAS, quand on approche de l'ombre de l'idée de Dieu, c'est des mots qui veulent rien dire. On ne peut pas en parler comme ça. On ne peut pas parler d'une libellule comme si c'était un hippopotame. Et encore dans ce cas, on peut, un peu. Mais on ne peut pas parler de Dieu comme si c'était un homme, une pierre, un arbre. On ne peut pas du tout, ça n'a aucun sens. On ne peut pas parler de l'existence de Dieu bon sang, ça n'a aucun sens. Forcément ceux qui veulent à toute force avoir un Dieu qui existe alors il veulent à toute force aussi savoir ce qui est bon et mal, et ils détruisent le monde.

Qui va oser l'aimer avec moi mon Dieu subtil, mon Dieu inexistant, mon Dieu qui n'a jamais rien fait d'autre et ne fera jamais rien d'autre que créer, créer, créer ?

Qui ma poupée, qui ? Moi je suis malheureux, je suis seul au monde, parce que je n'y arrive pas, à aimer un homme ou une femme sur la terre, s'il ou elle n'aime pas mon Dieu avec moi.

Et je ne trouve personne."



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2018 par Sarah HIrschmuller